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Cette notice a été réalisée par Claire Parfait dans le cadre du projet Sorbonne Paris Cité « Écrire l’histoire depuis les marges » (EHDLM).


Claire Parfait

Claire Parfait est professeur d’études américaines et d’histoire du livre à l’Université Paris 13. Elle a été le porteur principal du projet Sorbonne Paris Cité « Écrire l’histoire depuis les marges » et dans ce cadre a co-dirigé avec Hélène Le Dantec-Lowry et Claire Bourhis-Mariotti Writing History from the Margins : African Americans and the Quest for Freedom (Routledge, 2017). Elle est l’auteur, entre autres de The Publishing History of Uncle Tom’s Cabin 1852-2002 (Ashgate, 2002) et, avec Marie-Jeanne Rossignol, de la traduction annotée du récit d’esclave de William Wells Brown (PURH, 2012). Elle travaille actuellement à une monographie sur les historiens africains-américains entre les années 1830 et les années 1930, dans une double perspective d’historiographie et d’histoire du livre.




Références de citation

Parfait Claire (2018). “Histoire et militantisme : William Cooper Nell”, in Le Dantec-Lowry Hélène, Parfait Claire, Renault Matthieu, Rossignol Marie-Jeanne, Vermeren Pauline (édité par), Écrire l’histoire depuis les marges : une anthologie d’historiens africains-américains, 1855-1965, collection « SHS », Terra HN éditions, Marseille, ISBN: 979-10-95908-01-2 (http://www.shs.terra-hn-editions.org/Collection/?Histoire-et-militantisme-Wi (...))

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Notice de la traduction d’Arnaud Courgey
William Cooper Nell, Préface de l’auteur
The Colored Patriots of the American Revolution : With Sketches of Several Distinguished Colored Persons : To Which Is Added a Brief Survey of the Condition and Prospects of Colored Americans, Boston : Robert F. Wallcut, 1855.


À quelques exceptions près, les premiers historiens africains-américains ont longtemps été négligés par les spécialistes de l’historiographie africaine-américaine 1 : ainsi dans l’ouvrage fondamental de August Meier et Elliott Rudwick (Black History and the Historical Profession, 1915-1980, 1986 2), comme dans le plus récent Blackwell’s Companion to African American History (2005 3), l’historiographie africaine-américaine commence en 1883, avec la publication de History of the Negro Race in America de George Washington Williams 4.

Or, dès les années 1830, quelques historiens amateurs 5 tentent d’écrire l’histoire africaine-américaine. On peut citer à titre d’exemple Robert Benjamin Lewis (Light and Truth, Collected from the Bible and Ancient and Modern History, 1836, 1844 6), Hosea Easton (Treatise on the Intellectual Character & Civil & Political Condition of Colored People of the United States and the Prejudice Exercised Towards Them, 1837 7), James W.C. Pennington (A Textbook of the Origin and History, etc. of the Colored People, 1841 8), Martin Delany (Condition, Elevation, Emigration, and Destiny of the Colored People of the United States, 1852 9), William C. Nell (Services of Colored Americans in the Wars of 1776 and 1812, 1851 et 1852 10, et Colored Patriots of the American Revolution, 1855 11), William Wells Brown (The Black Man : His Antecedents, His Genius, and His Achievements, 1863 12).

Ces premiers historiens ont été récemment « re-découverts » dans des ouvrages comme Liberation Historiography de John Ernest (2004 13), Making Slavery History : Abolitionism and the Politics of Memory in Massachusetts de Margot Minardi (2010 14), ou encore A Faithful Account of the Race : African American Historical Writing in 19th-Century America, de Stephen G. Hall (2011 15).

Pourquoi et comment écrire l’histoire africaine-américaine ?

« History has thrown the colored man out », ce que l’on pourrait traduire par « L’histoire a éliminé l’homme de couleur ». C’est ainsi qu’en mai 1860 William Wells Brown résumait en une phrase la raison pour laquelle les Noirs américains écrivaient des ouvrages d’histoire 16. En 1855, l’historien africain-américain (amateur) William Cooper Nell notait en introduction à son Colored Patriots of the American Revolution, que l’ouvrage avait pour objet de tirer de l’oubli (« rescue from oblivion ») les soldats noirs de la guerre d’indépendance américaine, une tâche d’autant plus indispensable que personne n’avait rendu compte de leurs faits d’armes (« They have had no historian », dit John G. Whittier, poète abolitionniste, que Nell cite dans sa préface). Trois ans auparavant, Martin Delany avait justifié la rédaction de Condition, Elevation, Emigration, and Destiny of the Colored People of the United States par l’ignorance des Américains blancs, même des plus ardents abolitionnistes, par rapport aux Noirs (38).

Il s’agissait donc pour ces premiers historiens africains-américains d’inscrire ou réinscrire les Noirs dans l’histoire américaine. Cette inscription dans l’histoire, note l’historien Benjamin Quarles, avait un objectif double : rendre les Noirs américains fiers de leur passé, et combattre les préjugés des Blancs 17.

C’est effectivement un public double qui est inscrit dans le texte et le paratexte de ces ouvrages, et ceci les différencie des récits d’esclaves fugitifs, essentiellement destinés au public blanc, comme nombre de chercheurs l’ont noté, encore que la thèse de Michaël Roy nous invite à réinterroger cette affirmation fréquente mais non vérifiée 18. Pour atteindre ce double objectif auprès de ce public imaginé comme double, les premiers historiens noirs suivaient un schéma assez semblable : glorification du passé africain (en particulier des riches civilisations d’Égypte et d’Éthiopie) ; utilisation de l’exemple d’Haïti comme preuve des capacités des Noirs, et brèves biographies d’hommes et femmes noirs qui serviraient d’exemples à suivre pour les lecteurs noirs, et une fois de plus, étaient destinées à combattre le racisme blanc. Il ne s’agissait donc pas vraiment de rédiger une synthèse mais de proposer un panorama des capacités des Noirs, ainsi que le soulignait l’historien Clarence Walker au début des années 1990 (« When combined, the sketches created a panorama of black achievement 19 »). Ce panorama justifiait la revendication d’égalité des capacités, et par là-même démontrait la profonde injustice du système de l’esclavage au Sud et de la ségrégation au Nord. En effet, même si l’esclavage était aboli dans les États du Nord, le racisme y était généralisé. Pour l’historien et activiste Martin Delany, les Noirs libres du Nord étaient certes leurs propres maîtres, mais ils n’avaient aucun pouvoir politique, et occupaient la même position que les esclaves en termes de condition sociale 20 ; dans Colored Patriots of the American Revolution, William Cooper Nell cite plusieurs exemples de « Jim Crow car », donc de trains avec des compartiments séparés selon la race. Si les Africains-Américains pouvaient voter à l’égal des Blancs dans quelques États (Massachusetts, New Hampshire, Vermont, Maine, puis Rhode Island à partir de 1842), ils avaient perdu le droit de vote en Pennsylvanie ; seul le Massachusetts les autorisait à siéger en tant que jurés dans un procès ; la ségrégation régnait dans les lieux publics et c’est parce que les Africains-Américains ne pouvaient assister aux conférences organisées par les sociétés littéraires de Boston que fut créée à la fin des années 1830 The Adelphic Society, dont Nell devint le secrétaire et qui accueillait un public des deux races 21. Nell évoque sans détours les conditions des Africains-Américains dans le Nord, l’inégalité de traitement, la ségrégation et le racisme. Il s’agit donc d’une histoire militante, qui utilise le passé pour évoquer les problèmes du présent.

William Cooper Nell

William Cooper Nell (1816-1874) est né à Boston d’un père tailleur et activiste, co-fondateur en 1826 d’une association contre l’esclavage, la Massachusetts General Colored Association. Nell a donc grandi dans un environnement militant. C’était un très bon élève qui fréquentait une école réservée aux Africains-Américains, l’African Meeting House School. Lorsqu’il quitta l’école à 13 ans, et parce qu’il était noir, au lieu de la médaille à l’effigie de Benjamin Franklin attribuée aux meilleurs étudiants blancs (Franklin avait fait un legs destiné à récompenser les meilleurs élèves), il reçut un exemplaire de l’Autobiographie de Benjamin Franklin. En outre, l’édition était de piètre qualité, et il ne fut pas invité au banquet auquel étaient conviés les récipiendaires de la médaille. Il y alla malgré tout, mais en tant que serveur 22. Le sentiment profond d’injustice éprouvé alors est l’une des raisons qui l’amena plus tard à lutter contre la ségrégation des écoles publiques de Boston, une lutte qui s’acheva en 1855 par la victoire des intégrationnistes.

Dès 1832, soit un an après le lancement du journal abolitionniste The Liberator par William Lloyd Garrison, Nell commenca à y travailler. Dès la fin des années 1830, il rédigeait des comptes rendus et contribuait à diverses rubriques. Il était toujours à court d’argent et ceci perdura jusqu’aux années 1860 lorsqu’il obtint un travail à la poste de Boston. Nell fit toutes sortes de petits travaux, comme comptable ou copiste. Son père était tailleur ; il avait appris le métier avec lui et à l’occasion, il acceptait de faire quelques travaux de couture. Il militait dans plusieurs associations, contre l’alcool par exemple, tout en s’occupant de diverses sociétés littéraires et en continuant à s’instruire. Son ami et mentor, l’abolitionniste blanc Wendell Phillips, lui prêtait des ouvrages et lui conseillait des lectures. Très vite, dans ses articles et discours, Nell commença à lier effort intellectuel et liberté et égalité des droits. L’histoire était pour Nell un instrument particulièrement bien adapté à la revendication de cette égalité, ainsi qu’il l’expliquait en 1841 :

Il faut dissiper les ténèbres de l’ignorance et nous verrons alors que nous sommes américains ; que nous avons un droit à ce sol pour lequel nos ancêtres ont lutté avec les Blancs pendant la guerre d’Indépendance 23.

Comme les autres historiens noirs du XIXe siècle, Nell pensait que l’ignorance au sujet des Africains-Américains (qu’elle soit le fait des Blancs ou des Noirs eux-mêmes) représentait un obstacle à leur progrès. Il fallait donc montrer aux Noirs qu’ils avaient une histoire glorieuse et méritaient l’égalité des droits avec les Blancs (sans même parler de l’esclavage), et aux Blancs que les stéréotypes des Noirs inférieurs et peu courageux étaient faux.

Contrairement à deux de ses prédécesseurs, Robert Benjamin Lewis et James W.C. Pennington, ce n’est pas dans l’histoire ancienne que Nell cherchait des preuves des capacités des Noirs, mais dans leur bravoure au combat sur le sol de la nation et leur détermination à défendre un pays auquel ils ne devaient rien. Lewis, Hosea Easton et d’autres 24 avaient auparavant mentionné le rôle des soldats noirs, mais Nell fut le premier à entreprendre un vrai travail de recherche pour en révéler toute l’étendue. L’entreprise était particulièrement difficile en raison du manque de sources. Nell interrogea des vétérans de la révolution et de la guerre de 1812 25, visita des cimetières en quête d’inscriptions sur les pierres tombales, écrivit à divers correspondants, et lut beaucoup. Dès 1841, il commença à travailler sur le cas de Crispus Attucks 26. Il y a là une belle illustration de la phrase de Brown, « L’histoire a éliminé l’homme de couleur ». Crispus Attucks, un esclave fugitif, fut le premier mort du massacre de Boston en 1770 (le terme massacre peut sembler exagéré, il y eut en réalité 5 morts, mais les patriotes américains en firent les premiers martyrs de la révolution 27) ; dans la très célèbre gravure de l’événement réalisée par Paul Revere à des fins de propagande, toutes les victimes du massacre sont blanches 28. Crispus Attucks avait été littéralement effacé de l’histoire, d’où le travail de Nell pour l’y réinscrire, en écrivant des articles, puis des livres 29.

Nell ne se limitait cependant pas à consigner l’histoire dans des écrits, il tenta aussi d’inscrire Attucks dans la mémoire collective, en demandant (avec quelques autres) à la législature du Massachusetts l’érection d’un monument qui commémore ce premier héros de la révolution. Il échoua, mais inscrivit Attucks dans l’histoire avec son premier ouvrage, Services of Colored Americans in the Wars of 1776 and 1812. Dans Services, Nell décrit les états de services des soldats noirs pendant la révolution et la guerre de 1812. Ces informations sont organisées par État et le lien entre passé et présent est systématiquement établi, pour dénoncer l’esclavage au Sud et le racisme au Nord, ainsi que le manque de reconnaissance des apports des Africains-Américains au développement de la nation américaine. Services est un fascicule de 24 pages, publié en mai 1851, qui ne porte pas de nom d’éditeur : seul le nom de l’imprimeur apparaît sur la page de titre. Il s’agit de Prentiss & Sawyer, des imprimeurs de Boston dont on retrouve le nom sur un certain nombre de publications contre l’esclavage (ils avaient par exemple imprimé le récit d’esclave de William Wells Brown en 1847 30). Nell avait financé lui-même la fabrication du petit ouvrage, et en mars 1852 se demandait comment régler le solde qu’il devait à Prentiss & Sawyer 31.
En l’état actuel de la recherche, il est impossible de savoir combien d’exemplaires de ce pamphlet ont été imprimés et comment, ou s’ils ont atteint leur public. Le petit ouvrage, semblable par le format aux pamphlets contre l’esclavage publiés par les associations abolitionnistes, était en vente dans les bureaux du Liberator qui étaient également le siège de l’association du Massachusetts contre l’esclavage (Massachusetts Anti-Slavery Society). Nell semble avoir vendu lui-même certains des exemplaires à l’occasion de meetings abolitionnistes ; cependant, même s’il servait fréquemment de secrétaire lors de ces meetings, il ne semble pas avoir fait beaucoup de discours ou de conférences. À l’inverse, les esclaves fugitifs vendaient leur récit après avoir exposé leur histoire : ils étaient les héros du meeting, ce qui n’était pas le cas de Nell. Le pamphlet fut annoncé dans la presse abolitionniste qui en publia également des comptes rendus favorables, soulignant notamment sa valeur historique et le minutieux travail de recherche qui en avait permis la rédaction.

L’année suivante, Nell publia, toujours à ses frais, une version augmentée de Services, qui portait le même titre, comprenait 40 pages, et incluait une introduction rédigée par Wendell Phillips. Nell l’avait sollicitée du célèbre abolitionniste car il jugeait que cette introduction serait utile à la vente. Une fois de plus, Prentiss avait imprimé l’ouvrage qui portait également cette fois-ci le nom d’un éditeur, Robert Wallcut 32. Ce dernier était bien connu de Nell, puisqu’il était comptable et agent du Liberator et que Nell le remplaçait à l’occasion. Contrairement à la première, cette édition de 40 pages portait une mention de copyright, déposé au nom de Nell. Dans cette édition augmentée, Nell ajoutait quelques États à ceux qui avaient été couverts dans la première édition. Nell y évoquait l’épisode récent de la capture de l’esclave fugitif Thomas Sims, qui avait été renvoyé en esclavage en 1851 avec l’aide des autorités de Boston. En effet, en 1850, une nouvelle loi sur les esclaves fugitifs prévoyait des peines assez lourdes pour quiconque faisait obstruction à la capture d’esclaves fugitifs. Nell notait que Thomas Sims avait été traîné dans les rues de Boston, là même où Crispus Attucks avait perdu la vie en défendant l’indépendance du pays. La contradiction était soulignée, de même que les promesses non tenues des documents fondateurs de la nation.

L’ouvrage coûtait 15 cents 33 et était en vente, comme le précédent, au bureau de l’association contre l’esclavage 34. La presse abolitionniste, mais également quelques quotidiens de Boston, en publièrent des recensions positives, soulignant fréquemment que Nell était à la fois bien connu et fort estimé à Boston 35. Nell signale la vente de 11 exemplaires à Salem en décembre 1852, mais note que les meetings ne lui rapportent jamais beaucoup d’argent. Des problèmes de santé l’obligent à abandonner le projet de plusieurs conférences où il aurait pu vendre son ouvrage. Il continue à s’inquiéter de cette question des ventes et note soigneusement les rentrées d’argent exceptionnelles, comme lorsqu’un certain E.P.W. lui donne un dollar pour un exemplaire 36. Il faut dire qu’il doit $ 72 à l’imprimeur 37 ; dans ces années-là, un ouvrier qualifié blanc reçoit environ $ 1 par jour, une femme ne gagnant souvent que 25 cents par jour 38. C’est donc une somme non négligeable. Les soucis d’argent, liés notamment aux publications de Nell, sont un élément récurrent dans sa correspondance et révèlent toute la difficulté qu’éprouvaient les premiers historiens africains-américains pour publier leurs écrits.

Malgré tout, deux ans plus tard, Nell travaillait à une nouvelle édition, pour laquelle il avait commandé des illustrations. C’était donc un projet plus ambitieux et plus coûteux que les deux premiers. D’ailleurs, Nell partit à la chasse aux financements de façon très méthodique : il publia une annonce dans les journaux, dans laquelle il détaillait le projet et invitait les lecteurs à souscrire, s’engageant à envoyer l’ouvrage contre la somme d’un dollar. Il envoya également le prospectus à des souscripteurs 39 ou sponsors potentiels. Le résultat se révéla décevant, ainsi qu’il l’écrivit à Wendell Phillips 40 en juillet 1855, c’est à dire un an après avoir lancé son appel à souscription. Il n’avait réussi à rassembler que 62 dollars (il avait déjà dépensé 35 dollars pour les gravures sur bois, et devait 25 dollars pour des facsimilés), et demandait à Phillips d’envoyer lui-même le prospectus, comptant bien que le nom de l’abolitionniste blanc lui amènerait d’autres souscriptions. Nell sollicita lui-même Harriet Beecher Stowe, l’auteur du phénoménalement populaire La Case de l’Oncle Tom, publié en 1852 41. Elle n’envoya pas d’argent et il en fut très déçu 42 mais il réussit néanmoins à obtenir d’elle une introduction, qui figura en bonne place sur la page de titre et était annoncée dans le prospectus.

La correspondance de Nell en 1854-1855 révèle toute la difficulté de la publication pour un homme qui avait pourtant bonne réputation à Boston, qui avait déjà publié deux éditions de son premier ouvrage et dont le nom apparaissait très fréquemment dans le Liberator. Les lettres de Nell révèlent également la diversité des sources de financement pour les auteurs africains-américains du milieu du XIXe siècle : édition à compte d’auteur, emprunts, dons, souscription. Elles rappellent également que, si l’écriture était une forme de militantisme, la publication l’était tout autant. Les éditeurs américains étaient très méfiants envers la littérature contre l’esclavage, qu’elle soit le fait d’auteurs anglo-américains ou africains-américains ; le cas de Stowe et La Case de l’Oncle Tom est révélateur 43, mais beaucoup d’autres d’ouvrages furent refusés par des éditeurs qui tenaient à conserver leur clientèle du Sud.

The Colored Patriots of the American Revolution : With Sketches of Several Distinguished Colored Persons : To Which Is Added a Brief Survey of the Condition and Prospects of Colored Americans vit enfin le jour à l’automne 1855 44. Contrairement à Services, c’est un vrai livre, de 396 pages. Dès le frontispice, Nell réinscrit Attucks, ou plutôt sa race, dans l’histoire américaine : c’est très clairement un homme de couleur qui agonise au premier plan. Le texte est précédé de trois documents liminaires, classés par ordre d’importance, d’abord l’introduction de Stowe, puis le texte de Wendell Phillips qui avait servi d’introduction à l’édition augmentée de Services, et enfin la préface de l’auteur.

L’ouvrage comprend 28 chapitres, toujours organisés par État (l’État de Nell, le Massachusetts, occupe une centaine de pages), et inclut une série de brèves biographies d’Africains-Américains célèbres à divers titres. Comme Services, Colored Patriots s’occupe d’actualités, avec notamment la capture de l’esclave fugitif Anthony Burns en 1854. Le compte rendu de cette capture, les extraits de discours de Charles Sumner et de l’un des avocats de Burns mettent en lumière le lien entre le passé (la révolution et ses principes de liberté) et le présent, l’esclavage et le racisme. Il s’agissait en effet de forcer la nation à honorer ses promesses. Une fois de plus, l’histoire écrite par Nell et d’autres était donc éminemment militante, une histoire utilisée comme arme pour combattre les problèmes du temps présent. Elle devait être constamment mise à jour puisque le combat n’était jamais terminé.

John Ernest et Todd Vogel ont noté à juste titre que le périodique était le lieu privilégié de publication pour les historiens africains-américains de l’époque 45. Nell écrivait dans les journaux, rédigeait des pétitions, mais il s’agissait là de formes d’expression éphémères ; en réalité, même son premier ouvrage ressemblait davantage aux pamphlets et tracts produits par les associations contre l’esclavage qu’à un vrai livre. Ceci avait inévitablement des conséquences sur la promotion et la distribution de ces ouvrages, sans parler de leur durabilité. Un livre comme Colored Patriots était nécessairement moins éphémère.

Comme la seconde édition de Services, Colored Patriots of the American Revolution indiquait Wallcut pour éditeur ; cette fois-ci l’ouvrage avait été imprimé par J. B. Yerrinton & Son, les imprimeurs du journal The Liberator. L’ouvrage était vendu $ 1.25, et, chose tout à fait nouvelle, le livre était en vente non seulement dans les bureaux du journal et des associations contre l’esclavage mais également dans des librairies. C’est ce qu’indiquent divers journaux qui annoncent la parution et quelquefois fournissent les noms des librairies où l’on peut se procurer l’ouvrage. Nell avait donc réussi à entrer dans le circuit « normal » ou « habituel » du livre, et son ouvrage dépassait le cadre strict des réseaux abolitionnistes. C’est probablement pour cette raison que l’on trouve des comptes rendus de Colored Patriots non seulement dans la presse anti-esclavagiste mais aussi dans la presse « mainstream » du Massachusetts, du Connecticut, de l’État de New York et d’autres États. On en trouve également, de manière plus surprenante, dans des journaux du Sud. Ces recensions sont élogieuses et mettent en avant le travail accompli par Nell. Si la plupart des commentateurs assignent un public africain-américain ou anti-esclavagiste à l’ouvrage, quelques-uns n’ont aucun mal à imaginer qu’il est susceptible d’intéresser le grand public, qui en tirera à la fois des connaissances en histoire et une vue plus juste des Africains-Américains. Autre avantage, que souligne le Worcester Spy, l’ouvrage se lit comme un roman (« the book possesses all the interest of a romance »). Deux journaux de Philadelphie en proposent une recension positive, le Philadelphia Bulletin, et le Philadelphia Sunday Dispatch. Plus étonnant encore, le Kentucky Daily News admire le travail de recherche de Nell et cite la préface de Stowe, alors que Uncle Tom’s Cabin est quasiment interdit de circulation dans le Sud 46. Le Virginia Liberty Sentinel s’étonne : l’ouvrage est à la fois intéressant et étonnamment bien écrit pour un homme de la couleur de Nell (« rather better than we should expect from a gentleman of so dark a hue as the author is represented to be ») ; le journal conclut logiquement qu’il est très probable que l’ouvrage ait été écrit, ou grandement réécrit par un Blanc (« Indeed, we are strongly impressed with the fact that men with darker souls but lighter faces had something to do in the matter 47 »).

En dépit d’un nombre tout à fait inhabituel d’annonces et de recensions, en dépit d’un mode de distribution en librairie également étonnant pour une production de ce genre, Nell ne cessait de s’inquiéter des faibles chiffres de vente. Il chercha des agents, en trouva parmi les orateurs des associations contre l’esclavage, par exemple Sally Holley et Frances Ellen Watkins 48 ; quelques membres du clergé acceptèrent également de vendre des exemplaires de l’ouvrage et Thomas Hamilton, futur rédacteur en chef du Anglo-African Magazine (1859-1861), auquel Nell allait contribuer régulièrement, annonça son intention d’en acheter des exemplaires en nombre 49. Cependant, en 1857, Nell devait encore 100 dollars à Yerrinton, l’imprimeur (il lui avait déjà versé 50 dollars sur les 150 dollars dus), et ce dernier le pressait de régler ses dettes 50. La situation n’avait guère évolué l’année suivante. La faute était en partie due aux agents que Nell avait employés ; ces derniers lui devaient de l’argent qu’il n’était pas sûr de récupérer un jour 51.

Nell avait cependant déployé beaucoup d’énergie pour promouvoir l’ouvrage. En 1857, juste après l’arrêt de la Cour Suprême dans le cas de Dred Scott, arrêt qui stipulait qu’un Africain-Américain ne pouvait en aucun cas devenir citoyen américain, Nell fit imprimer une circulaire pour promouvoir Colored Patriots, qui portait une question tout à fait d’actualité : « Les hommes de couleur sont-ils des citoyens ? » (« Are Colored men Citizens ? »). L’affiche reprenait des extraits de recensions élogieuses de l’ouvrage (qui à leur manière répondaient à la question). Nell préparait également le premier Crispus Attucks Day, destiné à la fois à célébrer le héros de la révolution et à protester contre la décision de la Cour Suprême. Les discours prononcés à cette occasion, le 5 mars 1858, contiennent plusieurs allusions à l’ouvrage de Nell. Une fois de plus, on voit bien que l’entreprise d’écriture de l’histoire est un acte militant, et qui ne se limite pas aux discours prononcés, aux articles ou ouvrages publiés ; l’inscription de Attucks dans la mémoire collective, par la commémoration, par la tentative d’érection d’un monument, participe de cette entreprise.

Nous ne savons pas combien d’exemplaires de Colored Patriots furent imprimés ou vendus ; il semble que peu d’Africains-Américains aient acheté le livre : c’est du moins ce que note un certain révérend J.B. Smith de New Bedford en 1859 52. Il faut dire qu’à $ 1.25, le livre était cher, et pas seulement pour les Africains-Américains, et que Nell semble avoir tiré peu d’argent de ses publications 53. Cependant, après le début de la guerre de Sécession, Nell commença à envisager une nouvelle édition, augmentée, de Colored Patriots 54. Elle devait inclure le rôle des soldats pendant cette guerre, et servir à promouvoir le droit de vote pour les Africains-Américains. Pendant les années qui suivirent, il écrivit à divers correspondants, tenta de trouver de l’argent, continua à travailler pour une publication qu’il envisageait comme la première histoire exhaustive des Africains-Américains (« the only complete record of Colored American History 55 »). En 1873, il se sentait proche du but, mais mourut l’année suivante sans avoir produit ce qui devait être son magnum opus. En 1888, la ville de Boston érigea un monument pour commémorer le massacre de Boston ; Crispus Attucks figurait en première place dans la liste des martyrs du 5 mars 1770. Le travail de Nell n’était pas étranger à cette reconnaissance.

Quelle influence Nell a-t-il exercé sur l’écriture de l’histoire américaine ? Selon John Ernest, les premiers historiens africains-américains ont eu un impact quasi nul. Tout au plus peut-on imaginer que, si dans le septième volume de son History of the United States, le célèbre historien américain George Bancroft 56 note qu’il convient de ne pas oublier les soldats noirs présents à la bataille de Bunker Hill, pendant la révolution américaine, c’est peut-être parce que Bancroft avait lu Colored Patriots, que lui avait recommandé le pasteur blanc abolitionniste Theodore Parker 57.

En réalité, Nell avait exercé une influence beaucoup plus directe sur un autre ouvrage, écrit par un historien amateur blanc, George Livermore. Ce riche marchand de Boston, bibliophile et opposant de l’esclavage, publia à ses frais en 1862 le texte d’une longue conférence qu’il avait prononcée devant la Société historique du Massachusetts (Massachusetts Historical Society), An Historical Research Respecting the Opinions of the Founders of the Republic on Negroes as Slaves, as Citizens, and as Soldiers. Dans sa correspondance, Nell note qu’il a transmis beaucoup d’informations à Livermore, et Livermore mentionne l’ouvrage de Nell 58.

En 1862, le débat faisait rage autour de l’engagement de soldats noirs pendant la guerre de Sécession et Livermore voulait faire pencher la balance en leur faveur en prouvant 1) que les soldats noirs avaient fait leurs preuves, en particulier pendant la guerre d’indépendance américaine ; 2) que Washington avait reconnu leur bravoure. Livermore fit imprimer plus d’un millier d’exemplaires de Historical Research, qu’il envoya à divers journaux, ainsi qu’à un certain nombre de personnalités 59. Lincoln en possédait un exemplaire et il est possible que sa lecture ait pesé sur la décision de permettre à des Africains-Américains de s’engager dans l’armée de l’Union 60. D’autre part, l’ouvrage, qui avait reçu des recensions élogieuses, fut réimprimé par la New England Loyal Publication Society, créée afin de promouvoir la cause de l’Union 61. Des extraits de l’ouvrage furent également publiés dans un fascicule de 8 pages dont plus de 100 000 exemplaires furent imprimés 62.

Livermore était très connu et respecté à Boston, et son travail avait été validé par la Massachusetts Historical Society qui le publia dans ses Actes. Enfin Livermore pouvait se permettre de faire fabriquer un bel objet. Il est donc assez peu surprenant que son ouvrage ait eu infiniment plus d’influence que celui de Nell qui était de toute façon épuisé en 1862. Les historiens qui se penchèrent ensuite sur la question eurent tendance à citer Livermore plutôt que Nell.

Que conclure de cette étude ? D’abord qu’il reste beaucoup de questions à explorer ; il manque une biographie de Nell et d’autres parmi ces premiers historiens ; il faut aller vérifier les archives d’imprimeurs lorsqu’elles existent afin d’en savoir davantage sur la taille des éditions, les coûts de fabrication, le paiement (ou non paiement) par les auteurs. Il convient également d’en savoir plus sur le rôle exact de Wallcut, par exemple : que recouvrait exactement la mention de Wallcut comme éditeur sur la page de titre de la seconde édition de Services et de l’unique édition de Colored Patriots ? Il faut également chercher des traces de la réception par le lecteur « ordinaire ». Il faudrait en savoir davantage sur le nombre d’Africains-Américains qui achetèrent le livre. Dans un ouvrage intitulé Politics at the Margin (1994 63), Susan Herbst note que les groupes situés à la marge, pour une raison ou une autre, tentent de créer des espaces discursifs alternatifs, entre autres par la publication de journaux ou de livres ; Joanna Brooks a décrit l’émergence de contre-publics noirs dans la jeune Amérique 64. Nell ne semble pas avoir atteint ces contre-publics et, en 1863, William Wells Brown notait avec désespoir et amertume que « les Noirs ne reconnaissaient jamais le talent de l’un d’entre eux », et en prenait pour preuve l’échec de Nell à publier une seconde édition de son Colored Patriots 65. Cependant, que les Noirs n’aient pas semble-t-il acheté le livre de Nell ne veut pas dire qu’il ne l’ont pas lu. Ils peuvent se l’être prêté, en avoir entendu la lecture dans l’une des nombreuses sociétés littéraires africaines-américaines, ou encore en avoir trouvé un exemplaire dans l’une des bibliothèques des associations contre l’esclavage 66.

Ces exemples soulignent par ailleurs que, ainsi que le note Karen Weyler dans Empowering Words 67, les productions des groupes à la marge (« outsiders ») étaient toujours le résultat de collaborations. L’exemple de Nell rappelle l’importance des réseaux anti-esclavagistes dans la diffusion de la parole des auteurs africains-américains, mais en dévoile également les limites. Le cas de Nell démontre par ailleurs à quel point l’écriture de l’histoire était pour les Africains-Américains du XIXe siècle (et plus tard, mais c’est une autre histoire) une entreprise militante, et à quel point la publication faisait partie intégrante du combat. Le mode de publication — sans véritable éditeur — contribue par ailleurs sans aucun doute à expliquer le long oubli dans lequel ces ouvrages sont tombés jusqu’à leur récente redécouverte 68.