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Cette notice a été réalisée par Rahma Jerad dans le cadre du projet Sorbonne Paris Cité « Écrire l’histoire depuis les marges » (EHDLM).


Rahma Jerad

Rahma Jerad est maître-assistante à l’Institut Supérieur des Langues de Tunis, université de Carthage et membre du LARCA-Paris Diderot. Elle s’intéresse en particulier à l’histoire expansionniste américaine au XIXe siècle et à l’histoire africaine-américaine. Elle a publié Les États-Unis et Cuba au XIXe siècle, esclavage, abolition et rivalités internationales (Presses Universitaires de Rennes, 2014).




Références de citation

Jerad Rahma (2018). “John Hope Franklin, l’histoire afro-américaine de la marge au centre”, in Le Dantec-Lowry Hélène, Parfait Claire, Renault Matthieu, Rossignol Marie-Jeanne, Vermeren Pauline (édité par), Écrire l’histoire depuis les marges : une anthologie d’historiens africains-américains, 1855-1965, collection « SHS », Terra HN éditions, Marseille, ISBN: 979-10-95908-01-2 (http://www.shs.terra-hn-editions.org/Collection/?John-Hope-Franklin-lhistoir (...))

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Notice de la traduction de Laurent Vannini
John Hope Franklin, « Les West Point du Sud », chapitre 8
The Militant South 1800-1861, 1956


Défier et non pleurer.
Cela résume la vie de John Hope Franklin,
et cela résume l’histoire qu’il a écrite 1.

La stature d’un historien du calibre de John Hope Franklin est si grande qu’il est impossible de lui rendre justice en quelques pages. Le dictionnaire semble en effet manquer d’épithètes hyperboliques pour décrire sa carrière ainsi que l’empreinte qu’il a laissée dans l’histoire américaine. Une bibliographie de ses écrits publiés, établie par l’Université de Duke, fait état de 23 ouvrages, dont 8 écrits en collaboration avec d’autres historiens, et de 111 articles au total. Par ailleurs, en 1996, les universités de Duke, la North Carolina State University, la North Carolina Central University et l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill lui attribuèrent le « titre » d’« historien du siècle. » Ce fut l’un des historiens, si ce n’est l’historien américain, le plus distingué ; il fut notamment le seul historien à avoir présidé les 4 plus grandes associations d’historiens du pays, la Southern Historical Association, l’American Historical Association, l’Organization of American Historians et l’American Studies Association. La lecture des hommages rendus par nombre d’historiens aussi bien avant qu’après sa mort, le 25 mars 2009, est éloquente. Drew Gilpin Faust, spécialiste de la guerre de Sécession et de l’histoire du Sud et actuelle présidente d’Harvard, estime qu’il fut celui qui a le plus apporté à l’histoire de l’esclavage aux États-Unis. Quant à Brian Purnell, qui le définit comme « l’un des historiens les plus importants » aux États-Unis, il va jusqu’à dire de lui qu’il fut un historien légendaire 2. À la mort de Franklin, William C. Hine, co-auteur, avec Darlene Clark Hine, de The African American Odyssey 3, observa que « [si] John Hope Franklin n’a pas inventé l’histoire africaine-américaine (...) il l’a enseignée. Il l’a écrite. Et il l’a changée. Pour cela nous pouvons lui être éternellement reconnaissants 4 ». Enfin, le 2 avril 2009, soit une semaine après sa disparition, un groupe de 96 représentants au Congrès des États-Unis déposent une résolution visant à rendre hommage à la vie et l’œuvre de l’historien, résolution qui fut d’ailleurs adoptée 5.

Cette carrière prolifique qui a rendu John Hope Franklin légendaire aux yeux de ses pairs, ne fut pas uniquement marquée par le souci de l’excellence académique, mais aussi par le souci de mettre cette excellence au service d’une histoire américaine où l’histoire noire aurait sa place pleine et entière. La présente notice proposera donc au lecteur un récit à la fois biographique et intellectuel du parcours de John Hope Franklin en s’arrêtant sur les moments les plus importants de sa vie jusqu’à l’année 1956, date de la publication de The Militant South dont le chapitre 8 a été traduit pour cette anthologie.

La quête de l’excellence

John Hope Franklin est né le 2 janvier 1915 à Rentiesville, près de Tulsa, dans l’Oklahoma. Ses ancêtres paternels avaient été esclaves des Indiens Choctaw et durent quitter l’Alabama et le Mississippi avec leurs maîtres pour s’installer en Oklahoma suite au passage de l’« Indian Removal Act » de 1830. En revanche, il n’est pas clair si son grand-père paternel, décédé en 1903 dans la Nation Choctaw, en Oklahoma, avait lui-même été esclave 6. Il est toutefois certain que ses parents eurent accès à l’université ; tous deux effectuèrent leurs études supérieures à la Roger Williams University à Nashville, dans le Tennessee. Bien après avoir terminé ses études supérieures, son père, Buck Colbert Franklin, poursuivit des études de droit par correspondance tout en menant une double carrière d’enseignant et de fermier. Dès 1908, il fit partie des tout premiers avocats africains-américains de l’État de l’Oklahoma 7. Quant à sa mère, Mollie Parker Franklin, elle était institutrice mais également chapelière, couturière, et créatrice de produits de beauté ainsi qu’une infatigable activiste au sein de sa communauté 8.

L’Oklahoma étant alors un État marqué par la ségrégation, intégrée dans sa législation au début du XXe siècle, il semble presque superflu de préciser que dès son plus jeune âge Franklin fut confronté au racisme de la société américaine. Ainsi, dans Mirror to America, son autobiographie publiée en 2005, il raconte un épisode à la fois très personnel et très emblématique de l’histoire de la ségrégation raciale aux États-Unis. Ce récit est celui d’un petit garçon noir de six ans chassé d’un train avec sa mère pour s’être assis par inadvertance dans le compartiment réservé aux Blancs 9.

Aussi traumatisant qu’il ait pu être pour le jeune Franklin, cet incident ne fut toutefois que le premier d’une longue série qui marqueront sa vie et alimenteront sa colère contre l’injustice qui lui était faite à lui personnellement mais aussi à toute la communauté noire 10. Cette colère qui l’a habité toute sa vie avait sans doute été en partie nourrie par son père, Buck Franklin qui, en dépit de son éducation, de ses diplômes et de son métier d’avocat dut faire face à beaucoup de racisme 11. John Hope Franklin raconte que sa couleur de peau empêchait son père de gagner sa vie correctement en tant qu’avocat et qu’il devait suppléer aux maigres revenus qu’il tirait de ce métier en poursuivant d’autres activités dans des domaines aussi divers que l’enseignement, le journalisme, l’agriculture ou encore la poste. Il en avait conçu beaucoup d’amertume et décida alors de s’éloigner d’un monde dominé par les Blancs pour installer sa famille dans une ville exclusivement noire, Rentiesville. Mais là encore il dut continuer d’exercer ces différents métiers de façon quasi simultanée car il était encore plus difficile pour un avocat africain-américain de trouver des clients et de se faire payer au sein d’une communauté noire extrêmement pauvre 12. Pour autant, la violence de la ségrégation n’a jamais détruit les rêves d’égalité et de grandeur que les Franklin avaient pour leurs enfants. Ils les nourrirent au contraire d’histoires sur la rivalité des deux universités noires de Nashville, la Roger Williams University, où eux-mêmes avaient fait leurs études, et Fisk, rivalité qui se conclut par la montée en puissance et en influence de Fisk 13. Il est d’ailleurs tout à fait significatif que ses parents aient choisi de prénommer leur fils John Hope, en hommage à l’un de leurs enseignants à Roger Williams, également militant des droits civiques, qui avait participé en 1905 à la création du mouvement du Niagara, avec notamment W. E. B. Du Bois, que Franklin allait côtoyer à plusieurs reprises au cours de sa carrière 14. Ils apprirent également au jeune Franklin à ne jamais se plaindre mais au contraire à défier le racisme, à oser avoir de grands rêves et à les poursuivre avec détermination, faisant fi des obstacles inhérents à une société ségrégationniste 15.

Le grand rêve du jeune Franklin fut d’abord celui de l’excellence académique. Se remémorant ses années d’étudiant, il écrit :

Je ne me suis pas tourné vers le monde académique en quête d’outils pour confronter l’injustice raciale de l’Amérique. D’une certaine façon, ce n’était pas nécessaire. Depuis l’âge de trois ans, quand je suivais ce que ma mère marquait à la craie sur le tableau, j’avais aimé l’effort déterminé d’exceller dans mes études. Ce plaisir venait sans doute en partie de l’injonction que mes parents faisaient à tous leurs enfants, à savoir que tant qu’ils feraient de leur mieux, aucun Blanc ne pourrait faire mieux. Mais cette même injonction soulignait le fait que l’Amérique de Jim Crow était prête à en découdre avec tout Noir déterminé à exceller. Je n’avais donc aucunement besoin de chercher un moyen de confronter l’injustice raciale en Amérique. Mon ambition suffisait à garantir qu’une telle confrontation aurait lieu 16.

C’est donc sans surprise qu’en 1931 le très jeune major de promotion de la Booker T. Washington High School à Tulsa, entame de brillantes études supérieures à l’université noire de Fisk 17. L’université avait été fondée en 1866, au lendemain de la guerre de Sécession, par l’American Missionary Society avec le soutien de philanthropes nordistes afin que les esclaves libérés et autres Noirs affranchis ou nés libres puissent poursuivre des études universitaires. En dépit des difficultés financières qu’elle connut dès ses débuts, Fisk dispensait une éducation de qualité et devint assez vite un des bastions de l’éducation des élites intellectuelles noires. Son étudiant le plus célèbre à ce jour reste W. E. B. Du Bois qui reçut son diplôme en 1888. L’autre grande figure africaine-américaine qui a marqué Fisk avant l’arrivée de Franklin fut le grand rival de Du Bois, Booker T. Washington. Ce dernier fut élu membre du conseil de l’université en 1909 et, au cours de son mandat, permit à l’institution de lever des fonds importants afin qu’elle puisse survivre à ses difficultés financières au cours des premières décennies du XXe siècle 18.

Lorsque John Hope Franklin entama ses études à Fisk, il envisageait ces années de formation comme la première étape vers une carrière dans le droit pour suivre les traces de son père et rejoindre son cabinet 19. Le parcours académique qu’il devait suivre pour s’y préparer exigeait qu’il prenne des cours en civilisation contemporaine. C’est à ce moment qu’il fut littéralement happé par l’histoire, par le biais de son professeur blanc, Theodore S. Currier. Ce dernier l’impressionna tellement lors de ses cours magistraux que Franklin finit par abandonner son projet initial pour se consacrer entièrement à l’histoire 20. Avec Currier, Franklin comprit l’immense pouvoir que la discipline pouvait avoir dans le façonnement de l’identité d’une nation. Avec Currier, il comprit que l’étude des traditions historiographiques passées qui modelèrent et contrôlèrent une société américaine profondément marquée par le racisme était essentielle pour comprendre le présent. Mais surtout, une fois les traditions historiographiques obsolètes renversées, de nouvelles, plus « saines », pouvaient être créées. C’était là une des clés du changement vers une société plus juste et égalitaire, notamment envers les Noirs 21. Toutefois, Currier fut bien plus que celui qui l’initia à l’importance de l’histoire, il fut aussi celui qui l’encouragea à envisager des études de troisième cycle à Harvard 22 et qui ensuite lui permit d’y poursuivre ses études. Car lorsque Franklin y fut admis en 1935 il ne reçut aucune bourse. La Grande Dépression ayant fortement ébranlé la situation financière, déjà précaire, de ses parents, ces derniers ne pouvaient nullement aider leur fils à réaliser son rêve. Lui-même qui avait toujours travaillé, que ce soit au cours de ses études à Fisk ou au cours de l’été 1935, n’avait pas réussi à réunir la somme nécessaire pour s’inscrire à Harvard. Aussi, sans l’aide financière de son mentor et bienfaiteur qui, en pleine Dépression, contracta un prêt de 500 dollars pour envoyer son protégé à Harvard, John Hope Franklin n’aurait sans doute jamais pu poursuivre son rêve d’excellence académique 23.

Lorsqu’il fit son entrée à Harvard à l’automne 1935, John Hope Franklin était initialement peu enclin à étudier l’histoire africaine-américaine. Quand son directeur de recherche de Master, le célèbre professeur Arthur M. Schlesinger Sr., lui conseilla de consacrer l’essai de fin de semestre de son séminaire à Booker T. Washington, Franklin refusa catégoriquement, ne voulant pas être cantonné au rôle d’historien noir spécialiste de l’histoire des Africains-Américains. Autrement dit, il ne voulait pas se conformer au préjugé racial selon lequel les Noirs ne pouvaient qu’étudier l’histoire des Noirs 24. Il se lança donc dans l’histoire européenne pour se rendre compte assez vite qu’il lui serait très difficile, voire impossible, de voyager en Europe en raison de ses ressources financières très limitées. Il se tourna alors vers l’étude des Noirs libres dans le Sud dans la période précédant la guerre de Sécession. C’est un sujet qu’il connaissait déjà puisque, sur les conseils de son mentor Ted Currier, il en avait fait l’objet de son mémoire de fin d’études à Fisk. Lorsqu’il se rendit compte que le sujet n’avait pas été étudié depuis les années 1910, il y vit le moyen de faire un travail véritablement original. Encouragé par Schlesinger, il décida d’y consacrer sa thèse de doctorat sous la direction de Paul Herman Buck 25.

C’est ainsi que John Hope Franklin commença sa longue carrière dans l’étude de l’histoire africaine-américaine. Sa thèse de doctorat portant sur les Noirs libres de Caroline du Nord, soutenue en 1941, fut publiée deux ans plus tard sous le titre de The Free Negro in North Carolina, 1790-1860 26. Dans ce tout premier ouvrage très documenté, Franklin démontre que les Noirs libres de Caroline du Nord constituaient une population problématique. Ni esclaves ni citoyens américains à part entière, ils pouvaient certes devenir propriétaires, avaient le droit d’être jugés dans un tribunal, et certains mêmes possédaient des esclaves ; cependant ils étaient rejetés par les Blancs, qui les considéraient comme une bande d’escrocs paresseux. Franklin s’attacha à adopter un point de vue objectif et neutre dans la monographie, ce qui fut reconnu et largement apprécié par la profession 27.

La publication en 1943 d’un tel ouvrage, qui venait remettre en question nombre de clichés concernant la population noire libre, s’inscrivait dans une période fertile pour l’histoire noire aux États-Unis. En effet, en cette même année 1943, Herbert Aptheker publiait son célèbre ouvrage American Negro Slave Revolts où il démontre que, contrairement à l’idée communément admise à l’époque, les esclaves états-uniens n’étaient ni dociles ni passifs ; au contraire, ils n’eurent de cesse de se révolter pour mettre fin à leur servitude. Un an auparavant, soit en 1942, Lorenzo Johnston Greene avait également publié sa thèse de doctorat sous le titre de The Negro in Colonial New England, 1620-1776. L’ouvrage visait à remettre en question, entre autres mythes, celui selon lequel la Nouvelle Angleterre était une terre originellement anti-esclavagiste où les Puritains s’étaient vus obligés de pratiquer la traite négrière et l’esclavage, ce qu’ils firent de façon limitée et dans le souci constant d’établir une bonne relation avec les esclaves 28.

La publication de ces trois ouvrages, écrits simultanément par une nouvelle génération d’historiens noirs (hormis Aptheker), révèle le tournant pris par l’historiographie africaine-américaine aux États-Unis. Les clichés largement acceptés et diffusés sur les esclaves et la communauté noire étaient remis en question par l’étude de vastes corpus de sources de première main dans un souci constant d’exactitude, d’objectivité et de neutralité de ton afin d’intégrer cette histoire marginalisée au cœur de l’histoire américaine 29. C’était en tout cas la vision que Lorenzo Greene partageait avec Franklin qui avait beaucoup de respect pour Greene, le considérant comme le spécialiste incontesté de l’histoire des Noirs en Nouvelle Angleterre 30.

Ironie du sort ou simple hasard, ce que Franklin avait initialement cherché à éviter finit par le rattraper. Non seulement il étudia l’histoire africaine-américaine mais, comble de l’ironie, en devint l’un des plus grands spécialistes. Drew Gilpin Faust affirme d’ailleurs que John Hope Franklin n’avait pas choisi l’histoire mais que l’histoire l’avait choisi 31. Son expérience personnelle, l’histoire de ses ancêtres et le racisme de la société américaine de son époque semblaient le poursuivre de façon constante comme pour façonner en lui la vision d’une histoire noire à la fois éminemment scientifique et militante. Dans son autobiographie et dans une interview avec Brian Purnell datant de 2007, il raconte notamment l’influence profonde de la Seconde Guerre mondiale sur son parcours intellectuel. Par un autre coup du sort, alors que son frère aîné, marié, père de famille, et principal d’un lycée, aurait dû être exempté, il fut enrôlé dans l’armée. En revanche, Franklin, qui répondait à tous les critères pour être appelé sous les drapeaux, fut rejeté. Sa position à l’égard de la guerre était très mitigée, notamment en raison du maintien de la ségrégation aux États-Unis, et ce malgré l’implication des Noirs dans l’armée. Pourtant, après mûre réflexion, Franklin se décida à faire ce qu’il finit par considérer comme son devoir de citoyen. En 1942, fraîchement diplômé de Harvard, il se rendit donc dans un bureau de recrutement de l’armée à Raleigh, en Caroline du Nord, où il résidait depuis qu’il avait été engagé par le Saint Augustine College en 1938-1939. Constatant que la marine américaine avait un besoin urgent de volontaires pour s’occuper de l’immense travail administratif, le jeune historien mit en avant ses compétences en sténographie et en comptabilité et, bien sûr, son doctorat. Quelle ne furent pas sa déception et son amertume lorsque sa demande fut rejetée en raison de sa couleur de peau. Franklin était d’autant plus scandalisé que son diplôme de doctorat de la prestigieuse Harvard ne l’avait aucunement protégé du racisme de son pays 32. Cette expérience attisa sa colère et nourrit sa détermination à défier un système éminemment raciste. À l’instar de toute la communauté noire qui avait souffert de la ségrégation pendant et après la guerre, alors même que ses enfants s’étaient battus au nom de la liberté, de l’égalité et de la justice, Franklin fut tellement marqué par ce rejet qu’il en vint à concevoir l’histoire des États-Unis de façon plus vaste que celle d’un pays dominé par les Blancs 33.

L’ouvrage clé : From Slavery to Freedom (1947)

C’est dans cet état d’esprit et dans le contexte de l’après-guerre marqué par le profond sentiment d’injustice et la colère grandissante au sein de la communauté africaine-américaine que John Hope Franklin commence à écrire, en 1946, ce qui sera son second ouvrage, celui qui le fera connaître du grand public : From Slavery to Freedom : A History of American Negroes. L’ouvrage devait profondément marquer l’historiographie africaine-américaine au cours des décennies suivantes. Ainsi, l’historienne Darlene Clark Hine le considère comme « la bible de l’Histoire Noire 34 ». Brian Purnell estime également qu’à lui seul ce livre a permis à Franklin d’entrer dans les annales comme l’historien qui a profondément changé la façon dont les Américains appréhendaient leur passé 35.

Ironie de l’histoire, l’ouvrage était une commande qu’il avait au départ refusée. En effet, après la publication de sa thèse, Franklin avait décidé de se lancer dans les recherches pour ce qui s’avérera être son troisième ouvrage, The Militant South. Aussi, lorsqu’il fut sollicité par Roger Shugg, le directeur des publications universitaires chez Knopf, pour écrire une monographie sur l’histoire des Noirs aux États-Unis, il commença par refuser. Mais son refus ne l’empêcha pas d’entamer une correspondance régulière avec Shugg. Ces échanges firent mûrir l’idée dans son esprit et il finit par mettre de côté son projet initial et accepter la proposition de Knopf. Véritable bourreau de travail, Franklin s’attela à la tâche dès le mois de mars 1946 et signa un contrat stipulant que l’ouvrage devait être terminé pour la fin de l’année 1947. Et il parvint à respecter les termes du contrat. Publié le 22 septembre 1947, From Slavery to Freedom : A History of American Negroes sera déterminant dans sa carrière et fera date dans l’histoire américaine 36. La monographie présente une synthèse approfondie de l’histoire des Noirs d’abord en Afrique puis celle de leur arrivée dans le Nouveau Monde jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. À sa publication, elle fut très bien reçue par la profession. D’éminents collègues africains-américains tels que Benjamin Quarles, Rayford Logan, ou encore Alain Locke saluèrent l’excellence de la recherche. Logan et Locke étaient par ailleurs ses nouveaux collègues à Howard University où il commença à enseigner ce même automne de l’année 1947 37. L’ouvrage fut également très bien reçu par les historiens blancs qui saluèrent la richesse et la rigueur de la recherche, la neutralité et l’objectivité du ton, l’absence d’accent moralisateur (qui semblait être attendu de la part d’un historien africain-américain au sujet notamment des droits bafoués des Noirs après la Reconstruction). Les recensions de l’époque louent l’absence de parti pris en faveur des Noirs ou contre les Blancs, tout en reconnaissant à Franklin le mérite d’avoir remis en question de façon documentée et convaincante nombre de clichés tenaces à l’égard des Noirs, comme celui de l’esclave heureux, ou encore l’idée selon laquelle les Noirs n’étaient pas assez dignes de confiance pour se battre aux côtés de soldats blancs. Leur bravoure au sein de l’armée américaine au cours des deux guerres mondiales était assez édifiante pour prouver leur loyauté et leur attachement à la bannière étoilée. Enfin, on lui reconnut d’avoir intégré l’histoire des Noirs à celle de la nation américaine en démontrant plus particulièrement la richesse de la production culturelle africaine-américaine et sa contribution majeure à la littérature, l’art, et à la civilisation américaine dans son ensemble 38.

Malgré la réception favorable par la profession lors de sa publication, les ventes de l’ouvrage furent très faibles au début. D’une part, le sujet n’était alors pas très porteur. À cela s’ajoutait la réticence des libraires du Sud à proposer un tel livre à la vente. C’est avec la 3e édition, publiée en édition de poche en 1969, soit 22 ans après sa première publication, que les ventes décollèrent véritablement. Au cours de l’année qui suivit l’assassinat de Martin Luther King, les États-Unis étaient en ébullition et les Américains avaient besoin d’un tel ouvrage pour comprendre ce qui se passait dans leur pays. Proche du mouvement des droits civiques mais surtout très lucide sur les causes du mouvement et l’ignorance que les Américains avaient de leur propre histoire, Franklin avait compris ce besoin. C’est donc à sa demande expresse que l’ouvrage fut publié au format poche pour être accessible au plus grand nombre, à un prix modéré 39. From Slavery to Freedom a donc creusé son sillon lentement mais sûrement. Par delà le succès d’estime auprès de la profession, il allait toucher un public assez large au cours des décennies suivantes. En attestent les neuf éditions qu’il connaîtra (dont une publiée en 2009 de façon posthume) et les 3 millions et demi d’exemplaires vendus depuis sa publication en 1947, qui en font un véritable best-seller 40.

Dans une interview donnée en 2007, Franklin affirme qu’avant d’écrire From Slavery to Freedom, il avait très peu de connaissances sur l’histoire africaine-américaine. Bien qu’ayant effectué ses études de premier cycle universitaire dans un établissement noir, il n’avait jamais eu de cours sur le sujet 41. Cette constatation semble ainsi faire écho à une critique du grand historien africain-américain Carter G. Woodson, qui regrettait que trop peu d’universités noires de l’époque enseignent cette histoire. Et même lorsqu’un tel enseignement était prodigué, ce que l’on transmettait aux étudiants était erroné 42. From Slavery to Freedom répondait donc à un besoin profond : il comblait par conséquent un grand vide dans l’historiographie africaine-américaine, et par conséquent dans l’historiographie américaine. Ce dernier aspect comptait sans doute davantage aux yeux de John Hope Franklin pour qui l’histoire noire était et devait être partie intégrante de l’histoire américaine car les Africains-Américains n’étaient pas une « nation au sein d’une nation » mais bien des Américains à part entière 43.

La neutralité de ton et l’objectivité, qui avaient été reconnues et avaient fait l’objet d’éloges de la part de ses pairs, faisaient également partie de ce que Franklin considérait comme des critères essentiels à l’écriture de l’histoire. Sa carrière fut d’ailleurs entièrement marquée par des efforts soutenus afin que sa colère et son amertume face à l’oppression raciale, dont lui-même avait souvent fait les frais, ne polluent pas son travail d’historien 44. Autrement dit, John Hope Franklin était certes un homme en colère mais il désirait que l’historien écrive une histoire dénuée d’émotion, à la différence d’historiens noirs ouvertement critiques tels que Carter G. Woodson ou W. E. B. Du Bois qui disait que « l’historien africain-américain ne pouvait se permettre de rester calme et impassible en écrivant sur des sujets tels que le lynchage ou l’esclavage 45 ». Franklin reconnaissait d’ailleurs se sentir plus proche dans son approche de la discipline de l’intellectuel et historien George Washington Williams (qui n’avait pourtant pas été formé à l’histoire) que de son contemporain Carter G. Woodson, historien de profession, en raison du caractère par trop passionné de ce dernier 46.

La quête de l’équilibre

L’équilibre était toutefois très difficile à maintenir ainsi qu’il le reconnaissait lui-même en parlant de cet effort de funambule exercé tout au long de sa carrière 47. En effet, John Hope Franklin ne parvenait pas toujours à maintenir son sang froid face à des questions qui le touchaient profondément et suscitaient son indignation 48. Ainsi, en 1948, dans le sillage de From Slavery to Freedom, et à la demande du rédacteur en chef du Journal of Negro Education, il publia un article intitulé « Whither Reconstruction Historiography ? 49 » Il s’agissait en fait d’une recension de The South During Reconstruction, 1865-1877, écrit par Ellis Merton Coulter, l’un des historiens du Sud les plus respectés de son époque 50. L’ouvrage avait été encensé à la fois par la critique professionnelle et profane comme le livre définitif sur le sujet. Pour s’assurer que c’était bien l’ouvrage définitif sur la Reconstruction, Franklin se proposait d’en faire une analyse bien plus approfondie et critique que tout ce qu’il avait lu à son propos. Pour ce faire, il décida de faire appel aux « meilleurs critères de la recherche et de l’écriture historiques 51 », soit l’objectivité, l’absence de jugement, le traitement des sources avec sérieux, sans injection de parti pris personnel. Tout en étant fidèle à son objectif, et en analysant l’ouvrage de Coulter avec minutie, le compte rendu de Franklin est toutefois loin d’être dénué de parti pris. La prose de l’historien reflète en effet son indignation face aux affirmations à l’emporte pièce d’un Coulter qui voyait la Reconstruction comme une période où beaucoup d’erreurs et d’injustices furent commises à l’encontre du Sud, sous-entendant le Sud blanc. S’ensuit alors une volée de bois vert sous la forme de questions rhétoriques où la colère et l’indignation de John Hope Franklin sont à peine voilées. Attaquant les positions de Coulter qu’il qualifie clairement de racistes sans pour autant jamais écrire le terme, Franklin démontre de façon très efficace qu’en choisissant de marcher sur les pas des historiens de la Reconstruction du tout début du XXe siècle, et en faisant fi de l’historiographie plus récente des années 1930, Coulter avait ostensiblement pris le parti des tenants de la suprématie blanche. La recension est très frappante de par la lecture très attentive et minutieuse que Franklin fait de l’ouvrage. Il est allé jusqu’à lire certaines sources de première main invoquées par Coulter pour démontrer que ce dernier déforme ses sources, ce que Franklin n’est pas loin de qualifier de mensonge. Pour un historien aussi respecté que Coulter, interpréter les sources selon ses propres paradigmes et préjugés plutôt que d’en faire une lecture et une interprétation objectives relève effectivement de la fraude intellectuelle 52.

Cette recension au vitriol eut des répercussions très concrètes sur sa carrière. Peu de temps après sa publication, Franklin fut en effet invité par C. Vann Woodward à faire une présentation au congrès annuel de la très fermée, et très ségréguée, Southern Historical Association. Woodward lui fit cette proposition peu de temps avant d’être élu directeur du comité scientifique de l’association à l’automne 1948. L’association était tellement raciste que certains historiens africains-américains l’appelaient la Confederate Historical Association, en référence ironique aux États confédérés durant la guerre de Sécession. De fait, aucun historien noir n’avait jamais été invité à y présenter ses travaux. Franklin était le premier. L’invitation de Woodward avait donc une visée éminemment politique : il s’agissait de démontrer l’absurdité des lois Jim Crow et de déstabiliser le comité d’organisation qui ne savait comment gérer une telle présence 53. En effet, cette invitation à un congrès qui se tenait systématiquement dans le Sud impliquait bien plus qu’une communication. Il fallait assurer le logement de l’invité et aménager un lieu où il prendrait ses repas, forcément séparé de ses collègues blancs. Le comité se posait même des questions quant à l’endroit où Franklin devrait se tenir pour faire sa présentation. Ce dernier était bien conscient des « problèmes » qui allaient se poser aux organisateurs. C’est la raison pour laquelle il accepta de se prêter au jeu, et y prit même un malin plaisir avec Vann Woodward. Toutes les questions logistiques ayant été réglées avant le congrès, le 10 novembre 1948, Franklin fit une communication intitulée « Slavery and the Martial South », qui allait constituer un des chapitres de son troisième ouvrage, The Militant South. Mais alors qu’il avait la possibilité de publier sa présentation dans le Journal of Southern History, la revue de la Southern Historical Association, John Hope Franklin fit, une fois de plus, un choix très militant : celui de la publier dans le Journal of Negro History (JNH), l’organe de l’Association for the Study of Negro Life and History. Sa décision était motivée par la volonté de démontrer aux membres de la Southern Historical Association que leur revue, fondée 20 ans après le JNH, était bien moins vénérable et respectable que ce dernier dont le comité éditorial multiracial comportait des sommités qui officiaient dans des universités aussi prestigieuses que Harvard ou Columbia 54.

Cette dernière anecdote ainsi que la recension de l’ouvrage de Coulter montrent cette tension très forte qui l’habitait à la fois en tant qu’homme et historien. On voit d’une part la discipline de fer que Franklin s’imposait pour se plier à l’exigence de rigueur scientifique établie par une profession dominée par les historiens blancs. Franklin était convaincu de la nécessité de se couler dans le moule de cette rigueur pour mieux démonter les mythes et stéréotypes établis par des traditions historiographiques qui maintenaient le peuple américain dans l’illusion de la suprématie blanche et des millions de Noirs dans la plus grande oppression. Il s’agissait, en d’autres termes, de prendre les historiens blancs à leur propre jeu pour se faire intégrer au sein d’une discipline qui jusqu’alors accordait peu, voire aucune place à l’histoire des Noirs. D’autre part, il posait des actes symboliquement très forts pour narguer une profession encore minée par le racisme.

C’est donc un véritable travail d’équilibriste que John Hope Franklin effectuait. Et c’était d’autant plus difficile que lui-même était un militant actif dans le mouvement des droits civiques. S’il refusait que sa colère transparaisse dans ses travaux, Franklin était néanmoins convaincu que sa discipline pouvait et devait être un instrument pour changer la société. L’historien, et l’historien noir en particulier, devait donc se lancer dans la bataille politique et ne pas demeurer un pur esprit confiné au monde universitaire 55. Aussi, dans les années qui suivirent la publication de From Slavery to Freedom, John Hope Franklin mit-il ses compétences au service du grand public en écrivant des articles pour des encyclopédies et des anthologies ainsi que des manuels scolaires. Chaque année il allait à la rencontre de collégiens et de lycéens pour transmettre son savoir aux plus jeunes, ouvrir l’histoire africaine-américaine au plus grand nombre afin de combattre les préjugés raciaux 56. Il mit également ses compétences au service des droits civiques en intégrant l’équipe d’experts qui aida Thurgood Marshall à préparer le procès Brown v. Board of Education qui s’acheva en 1954 par la décision historique de la Cour Suprême de déségréguer les écoles publiques à travers les États-Unis 57. Avec d’autres collègues historiens tels que Rayford Logan, C. Vann Woodward et Herbert Gutman, Franklin aida Marshall et son équipe à connaître et comprendre l’histoire du 14e amendement et l’évolution de son interprétation. Franklin était, semble-t-il, l’un des plus engagés dans ce travail : au cours de l’automne 1953 il passa tous ses week-ends à New York avec Marshall et son équipe, tout en assurant ses cours à Howard (Washington, D. C.) pendant la semaine. Il explique d’ailleurs que dans le cadre de son engagement dans ce procès, il était passé d’historien à avocat 58.

The Militant South (1956)

Véritable bourreau de travail, John Hope Franklin enchaînait les projets, les articles, les postes, les cours, les conférences aux États-Unis et en Europe, porté par une énergie hors du commun. Et après plus de dix ans d’enseignement dans le Sud des États-Unis, avec quelques « incursions estivales » dans quelques-unes des plus grandes universités du pays, telles que Harvard ou Cornell, en 1956, on lui proposa, à sa grande surprise, de diriger le département d’histoire de Brooklyn College à New York. Franklin accepta, devenant ainsi le premier Africain-Américain à la tête d’un département d’histoire au sein d’une institution à dominante blanche, ce qui lui valut de faire la une du New York Times 59.

L’année 1956, qui vit le succès du boycott des bus de Montgomery, correspond également à la publication de son troisième ouvrage intitulé The Militant South, 1800-1861. C’est un ouvrage qu’il mit donc plus de dix ans à écrire. Rappelons qu’il en avait eu l’idée juste après la publication de sa thèse. Il avait commencé le travail de recherche à l’automne 1943, lorsqu’il avait été recruté par le North Carolina College à Durham. Son nouveau lieu de travail se trouvant à proximité de l’Université de Duke, dont les collections sur l’histoire du Sud étaient très riches, Franklin vit là le moyen de répondre à une question qui lui revenait sans cesse à l’esprit et qu’il vint à considérer comme essentielle à la compréhension du Sud : celle de l’esprit belliciste de la région. La question était si importante à ses yeux qu’il passait chacun de ses moments libres dans diverses archives du Sud. Il passa notamment l’été 1945 entre la Louisiana State University à Baton Rouge, qui détenait les archives de l’État de Louisiane, et le State Department of Archives and History à Montgomery, dans l’Alabama. Pensant poursuivre ses recherches l’été suivant dans les archives de Duke et de l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill, il fut cependant contacté à l’automne 1945 par Roger Shugg, de Knopf, pour la publication de ce qui devait devenir From Slavery to Freedom, ce qui eut pour effet de retarder son projet 60.

Il reprit ses recherches sur le Sud militant dès la publication de From Slavery to Freedom à l’automne 1947. Comme il résidait à Washington, il passa beaucoup de temps à la bibliothèque du Congrès. En avril 1950, Franklin reçut une bourse de la Fondation Guggenheim pour l’année universitaire 1950-1951, ce qui lui permit de prendre une année sabbatique afin de se consacrer à l’écriture de cet ouvrage. Puis, en 1952, par le biais d’Edmund Morgan, un ancien camarade de Harvard devenu professeur d’histoire et doyen des programmes de troisième cycle à Brown, Franklin obtint des fonds afin de poursuivre son travail de recherche. Menant une vie de chercheur et d’enseignant très riche il lui fallut toutefois encore quelques années avant de venir à bout du livre qui fut publié aux presses universitaires de Harvard en 1956, année de sa nomination comme chef du département d’histoire du Brooklyn College à New York 61.

Contrairement aux deux ouvrages précédents, il ne s’agit pas là d’histoire africaine-américaine. La thèse que Franklin défend dans cette monographie est celle d’un Sud intrinsèquement violent. L’idée en elle-même n’était pas particulièrement originale dans la mesure où ce caractère violent et belliqueux avait été observé et reconnu par les Sudistes ainsi que par tous ceux, du Nord ou d’ailleurs, qui avaient visité la région avant la guerre de Sécession 62. Toutefois, la spécificité du livre réside dans le fait que l’historien cherche non seulement à expliquer cette violence mais aussi la déférence des Sudistes pour le sang et le combat au point de les avoir institutionnalisés sous la forme, notamment, des académies militaires qui font l’objet du chapitre traduit dans la présente anthologie 63.

De ce fait, l’ouvrage s’inscrit dans une catégorie particulière de l’histoire des États-Unis, celle des études sur l’identité sudiste qui comptent des ouvrages désormais classiques comme The Mind of the South publié par Wilbur J. Cash en 1941, ou encore Romanticism and Nationalism in the Old South de Rollin G. Osterweis, publié en 1949 64. Mais à la différence de ses prédécesseurs, qui évoquent cette violence dans certains chapitres de leur ouvrage, John Hope Franklin examine chaque aspect de la vie et de la culture sudiste à travers le prisme de l’agressivité ; de la colonisation au système éducatif en passant par le système esclavagiste qui a érigé la violence en un mode de vie auquel le Sud belliciste s’est accroché bec et ongles jusqu’au déclenchement de la guerre de Sécession. De la même manière que tous les chemins mènent à Rome, selon Franklin, dans la culture sudiste tous les chemins mènent à la guerre.

The Militant South est ainsi composé de 12 chapitres thématiques au cours desquels Franklin étudie l’histoire de la région et l’environnement immédiat de ses habitants, pendant longtemps marqués par la frontière et les conflits avec les Indiens. Il décrit un monde où le système économique, politique et social était dominé par une élite de planteurs qui aimaient à se prendre pour les descendants d’aristocrates européens et avaient érigé un système de valeurs dominé par un code d’honneur strict qui incitait aux confrontations violentes, notamment par le biais du duel. Il relate les rêves expansionnistes des Sudistes, leur profond mépris pour l’éducation scolaire et leurs goûts littéraires qui reflétaient un véritable culte du conflit, de la guerre et du sang.

La difficulté d’un plan thématique comme celui adopté par John Hope Franklin réside dans le risque de répétition et de lourdeur qui peut en résulter. Néanmoins, l’un des points forts de l’ouvrage tient à la langue très littéraire, riche et vivante à la fois, qui en rend la lecture fluide et fort plaisante, sans laisser au lecteur une impression de « déjà lu ». Par ailleurs, chaque chapitre peut être lu indépendamment des autres sans rien perdre de l’essence de l’ouvrage.

Après s’être intéressé, au cours des tout premiers chapitres, au contexte historique, géographique et sociologique ayant favorisé l’émergence et le développement de ce caractère belliqueux, Franklin s’attache à démontrer qu’aux yeux des Sudistes les attaques des abolitionnistes étaient ni plus ni moins qu’une guerre contre laquelle il fallait se défendre corps et âme. Ceci ne fit qu’exacerber l’esprit martial de la région, notamment par l’élaboration d’une argumentation pro-esclavagiste féroce 65. Mais le maintien de l’institution particulière là où elle était bien établie n’était pas suffisant. Il était en effet vital pour le Sud d’étendre cette institution vers les territoires nouvellement acquis par l’Union, voire d’aller en conquérir de nouveaux de façon unilatérale, sans forcément être dans la « légalité » d’une guerre lancée par Washington. C’est le thème développé au chapitre 6, le plus long de l’ouvrage, intitulé « Militant Expansionism ». John Hope Franklin y démontre l’enthousiasme ainsi que la participation massive et remarquée des politiciens, hommes d’état et simples citoyens sudistes à toutes les entreprises d’expansion vers l’Ouest et l’Amérique latine, que ce soit la guerre du Mexique (1846-1848) ou les expéditions de flibustiers visant l’annexion de Cuba et du Nicaragua à l’Union 66. Autrement dit, Franklin nous fait comprendre que, si les Sudistes étaient particulièrement enclins à participer à ces entreprises expansionnistes, c’était en raison de cette soif de violence si particulière à la région.

Toutefois, comme il le démontre au chapitre suivant, l’absence d’intérêt des Sudistes pour l’éducation scolaire et leur mépris pour le savoir avaient exacerbé cette tendance. Car pendant très longtemps la région se caractérisa par l’absence quasi totale d’un système scolaire public. Ce n’est qu’à partir des années 1840 qu’un début de système éducatif commença à se développer, très lentement. Et même là, les écoles et universités souffraient du manque de discipline des étudiants, dont la plupart étaient des enfants de planteurs, gâtés et élevés dans l’environnement éminemment violent de la plantation. De ce fait, ils étaient souvent incapables de contenir leur agressivité 67. C’est la raison pour laquelle beaucoup estimaient que la meilleure façon de former des jeunes hommes disciplinés consistait à fonder des écoles et académies militaires sur le modèle de la célèbre United States Military Academy, plus connue sous le nom de West Point 68.

C’est de là que Franklin tire le titre du chapitre 8, « West Points of the South », traduit ici. Il rend compte des origines de ces académies militaires, fondées à partir des années 1820, sur le modèle de West Point. Dans un style plutôt austère en comparaison avec le reste de l’ouvrage, Franklin propose une énumération minutieuse de ces institutions en soulignant le rôle pionnier de la Caroline du Nord en la matière. Pour chacun des dix États qu’il examine 69, il expose les débuts plus ou moins marqués de succès de chaque académie militaire qui y fut établie. Il donne leur nom, les noms de leurs fondateurs et même ceux de certains enseignants, les dates de leur fondation ainsi que leur inspiration quasi systématique par l’Académie de West Point. Il démontre que certains États étaient directement impliqués dans le financement et/ou l’équipement logistique de ces établissements, pour la plupart privés. Ceci permit donc d’encourager l’esprit martial déjà bien exacerbé des jeunes Sudistes et, d’une certaine façon, de préparer la région et ses hommes à la guerre puisque les enseignants et cadets qui y avaient été formés ont tous rejoint les rangs de l’armée des Confédérés lorsque la guerre de Sécession a éclaté.

À l’instar des ouvrages précédents, le ton de celui-ci reflète également l’effort soutenu de neutralité et d’objectivité qui ont marqué la carrière de Franklin. Comme il l’écrit dans la préface :

Il serait absurde de suggérer que les conditions de vie décrites ici étaient des caractéristiques exclusives du Sud. Le Nord avait ses problèmes d’ordre public, l’Ouest ses dangers liés aux Indiens et plus que sa part de violence, et presque partout dans la "Jeune Amérique" l’individualisme rude et acharné poussait les hommes à développer un caractère impérieux particulièrement odieux 70.

La variété et la richesse des sources étudiées par Franklin, qui font d’ailleurs l’objet d’un essai bibliographique très utile 71, rendent l’ouvrage très impressionnant. Pour ce qui est des sources de première main, l’historien s’est servi de manuscrits non publiés de représentants au Congrès, de planteurs, chefs de milice et gouverneurs d’États du Sud. Il a également lu des rapports du Congrès ainsi que nombre de périodiques du Sud tels que les incontournables De Bow’s Review (1846-1861), Southern Literary Messenger (1834-1860) ou encore Southern Quarterly Review (1842-1857). Sans compter les récits de voyage, mémoires, ou journaux intimes de Sudistes aussi bien que de voyageurs venus du Nord ou d’Europe, mais aussi des essais politiques, pamphlets, tracts, discours et sermons religieux.

Toutefois, étant donné la teneur de l’argument et, sans doute aussi, les sentiments de Franklin à l’égard de cette région et de son racisme, l’objectivité et la neutralité de ton cèdent parfois la place à des généralisations peu convaincantes. Au début du chapitre 2, intitulé « Fighters’ Fatherland », il soutient que les jeunes habitants du Sud avaient un penchant marqué pour les armes et tout ce qui avait un lien avec le monde militaire 72. Bien qu’il tente de nuancer son propos en reconnaissant que ces penchants existaient partout dans le monde, il ne cesse d’insister sur la singularité du Sud à cet égard.

Il y avait toutefois quelque chose de plutôt singulier, écrit-il, dans la façon dont le rêve de gloire militaire restait vivace dans les esprits des jeunes Sudistes à mesure qu’ils évoluaient vers l’âge adulte, alors que les jeunes Nordistes avaient tendance à se tourner vers d’autres centres d’intérêt lorsqu’ils atteignaient l’âge adulte 73.

Une telle affirmation n’est pourtant suivie d’aucune recherche sur les centres d’intérêt des jeunes Nordistes. Sans comparaison sérieuse et systématique, l’argument avancé par l’historien est bien faible. Il donne l’impression que John Hope Franklin veut à tout prix imposer l’idée que les jeunes Sudistes étaient des militaires dans l’âme. Or, ce type d’affirmation à l’emporte-pièce ponctue l’ensemble de l’ouvrage 74. Finalement, Franklin semble être parfois tombé dans le même travers qu’il avait reproché avec véhémence à Ellis Merton Coulter, celui d’avoir laissé ses convictions personnelles guider son travail plutôt que de laisser les sources et la rigueur scientifique le guider.

L’ensemble de l’ouvrage est également marqué par le jugement de valeur et la critique virulente de ce Sud honni. Franklin décrit le Sud comme une région sous-développée et primitive, à la limite de l’arriération mentale 75. Les villes étaient, selon lui, peuplées de personnages patibulaires en tout genre, vivant dans un environnement tellement sous-développé qu’ils ne pouvaient comprendre la complexité de la civilisation moderne 76. Sa description du monde urbain sudiste et des personnages louches qui le peuplaient donne au lecteur l’impression d’une jungle peuplée de hordes de sauvages assoiffés de sang, très éloignée de l’image raffinée et chevaleresque créée par la classe des planteurs 77.



L’historien qui a toujours prôné l’importance de la rigueur, de l’objectivité et de la neutralité s’est ici laissé « déborder » par ses convictions, ses sentiments et peut-être aussi par le besoin de régler ses comptes avec une région dont le racisme l’a marqué au fer blanc. Tout cela souligne finalement la difficulté, voire l’impossibilité, de séparer l’homme, son histoire et ses traumatismes de l’historien mû par le désir d’une rigueur scientifique qui aurait conduit à l’écriture d’une histoire impersonnelle et neutre. Les écrits de John Hope Franklin, et The Militant South en particulier, poussent à se demander si une telle équation est réellement possible, voire souhaitable. La colère et l’indignation face aux injustices subies par sa communauté n’ont-elles pas après tout contribué à forger un historien dont la volonté de mettre les Noirs au centre de l’histoire américaine fut le combat de toute une vie ? Un combat qui lui a permis d’atteindre les sommets d’une profession dominée par les Blancs pour mieux démonter ce que cette même profession avait bâti au cours de plusieurs générations, maintenant ainsi les Noirs et l’histoire africaine-américaine à la marge.